
L’image prête à sourire et pourtant chaque jour nous sommes en permanence comme ces deux personnes qui se disputent une réalité unique. Observez les discussions parfois houleuses sur la politique, la morale, la religion, le sport, le travail, les goûts. Bien souvent lors de conflits, la position de l’autre nous paraît aberrante, dénuée de sens. Et dans ces cas-là nous perdons de vue qu’en face l’autre a la même perception de notre discours ! En effet, personne ne pense jamais être du côté de l’erreur. Au mieux, on doute un peu de notre position ou nous n’avons pas d’avis, mais ce que nous pensons, nous le prenons pour vrai. Nous nous donnons généralement le bon rôle. À l’image de cette étude qui avait demandé à des professeurs s’ils se pensaient moins biens ou meilleurs que les autres professeurs. De mémoire, c’est au final plus de 90% des professeurs qui se pensent meilleurs que la moyenne, ce qui pose problème statistiquement. Or perdre de vue que notre perception du monde dépend de notre vécu, de nos gènes, de notre éducation, génère une situation qui peut être rapidement source de conflit.
Un conte bouddhiste résume bien cela. C’est l’histoire de moines bouddhistes qui se disputent la vérité de l’enseignement du bouddha. Chacun dit « ce que nous savons est loi ; ce que vous savez, comment serait-ce la loi ? » et par effet miroir finissent par s’injurier. À l’heure du midi, ils racontèrent cet épisode au bouddha. Celui-ci leur raconta l’histoire d’un roi dont les sujets se disputaient sur un élément semblable. Le roi demanda à ses émissaires de chercher des aveugles de naissance ainsi qu’un éléphant et de les amener au palais. Une fois tout le monde réuni, le roi, devant ses sujets, demanda aux aveugles de toucher l’éléphant et d’en donner une description. L’un toucha une corne et dit c’est comme une corne, l’autre toucha l’oreille est dite c’est comme un plateau, encore un autre toucha la trompe et s’exclama que ce n’était pas le cas et qu’il s’agissait d’une corde. Alors les sujets comprirent que chacun touchait une partie de la vérité de là où il était.
Mon but ici n’est pas de convertir au relativisme culturel et de dire que tous les points de vue se valent. C’est uniquement de dire que bien souvent les confrontations de réalité sont sources de conflit et qu’il est bon de comprendre véritablement par quel cheminement l’autre arrive à ce point de vue. C’est une technique qui développe l’empathie et qui a montré son efficace dans la gestion de la colère. Mais de façon plus intéressante, cette technique est aussi employable pour ses propres pensées. Savoir d’où vient notre pensée, de la prendre comme elle est, non comme la réalité mais une perception de la réalité, permet de prendre de la hauteur et de moins se faire accrocher elle. Par exemple, si je pense que ma compagne ne m’écrit pas assez, je peux très bien savoir pourquoi je pense comme cela (par éducation, par besoin) et ainsi me dire que ce point de vue n’est pas forcément vrai de sa position. Et dans ce cas je serai beaucoup moins touché par cette pensée « elle ne m’écrit pas assez ».